InFOrmation syndicale

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05 décembre 2022

Interview d'Yves VEYRIER, ancien secrétaire général de la CGT-FORCE OUVRIÈRE

 Réalisée par Jacques Moisan - Première partie

YVES VEYRIER : «Nous, syndicalistes, le savons : le salaire comme contrepartie du travail ne résulte pas d'un simple calcul économique, mais de la capacité du travailleur à faire valoir sa juste rémunération. »

Interview parue dans L’Ouest Syndicaliste N°731


En juin, la Confédération syndicale internationale (CSI) a noté dans un rapport que la presse n’a pas totalement occulté, le recul des libertés démocratiques et notamment des droits syndicaux à l’échelle mondiale « y compris en Europe ». Partages-tu ce constat ?

Le recul – quand ce n’est pas l’absence – des libertés démocratiques, en particulier des droits syndicaux (à commencer par les droits fondamentaux de la liberté syndicale et de négociation collective) prend diverses formes selon la nature des régimes politiques. Elles demeurent brutales dans les régimes autoritaires – on l’a vu encore à Hong Kong sous l’empire du régime chinois, en Iran où tout mouvement de protestation en faveur des libertés quelles qu’elles soient (des femmes vis-à-vis du port du voile ou des travailleurs vis-à-vis des revendications économiques et sociales) est sévèrement, cruellement même, réprimé. C’est le cas en Russie où est durement réprimée toute contestation de la guerre en Ukraine. En Europe, si la situation n’est heureusement pas comparable, le recul des droits syndicaux prend une forme plus insidieuse. Cela a fait l’objet de plainte à l’Organisation Internationale du Travail (OIT) quand ont été remis en cause les droits de la négociation collective, en particulier au niveau national, comme en Grèce sous la dictée de la troïka (Fonds monétaire international, Banque Centrale Européenne, Commission européenne). En France, l’exercice effectif des droits de représentation syndicale et le champ de la négociation collective ont été restreints avec les lois et ordonnances Travail de 2016 et de 2017, auxquelles la position commune (Medef, CGT, CFDT) de 2008 a ouvert la porte au prétexte de la notion d’accord majoritaire. L’intervention unilatérale du gouvernement qui évince la négociation collective de la mise en œuvre de l’assurance chômage à la seule fin d’en transformer l’esprit et de réaliser des économies budgétaire sur le dos des plus précaires aggrave cette situation. Et, aujourd’hui encore, le seul fait de se syndiquer demeure une crainte pour de trop nombreux salariés en France. Le Bureau International du Travail (BIT), dans son 12ème baromètre de la perception des discriminations dans l’emploi (20 septembre 2019), relevait que « la discrimination touche 46% des personnes syndiquées, la peur des représailles dissuadant 35% de la population active de se syndiquer ». 


Les syndicats des pays en guerre s’alarment des conséquences terribles des conflits sur les populations, premières victimes des exactions des va-t-en guerre. La CSI a relayé l’appel des syndicats ukrainiens qui subissent de plein fouet les conséquences de la politique d’union sacrée des oligarques de ce pays avec la destruction programmée du code du travail. De même en Russie, les militants syndicalistes sont toujours plus menacés dans leur action quotidienne de défense des intérêts de leurs mandats et des salariés. Comment vois-tu l’évolution de la situation ?

Je ne suis pas plus devin que qui que ce soit d’autre en la matière. Qui imaginait que nous allions connaître un tel conflit, en Europe, à l’initiative d’une des principales puissances nucléaires ? C’est d’ailleurs là un échec de l’Union européenne et un revers pour les Nations unies au regard des aspirations à la Paix. Et ce conflit, aussi grave et inquiétant soit-il, ne doit pas masquer les trop nombreux conflits ailleurs dans le monde qui frappent les populations innocentes. Et, bien sûr, ces populations, les travailleurs et leurs familles, en sont doublement victimes. Victimes directes des bombes et exactions inhérentes à toutes guerres, et victimes aussi parce que subissant les restrictions de libertés et les restrictions économiques et sociales imposées au nom de l’unité nationale et des contraintes imposées par l’état de guerre. Cela n’épargne ni les populations du pays belligérant ni celles du pays agressé. 


La brutalité des politiques anti-ouvrières provoquent les résistances des travailleurs. En Grande-Bretagne, les travailleurs se mettent massivement en grève pour l’augmentation des salaires, ce qui fait dire à la nouvelle présidente du parti conservateur : « Je ne laisserai pas le Royaume uni se faire rançonner par des militants syndicalistes ». Que penses-tu de cette situation nouvelle en Grande-Bretagne ?

Si certains pensaient que la lutte des classes n’était plus d’actualité, cette formule démontre qu’il n’en est rien ! Qualifier de rançonnement l’expression légitime de revendications sociales, dont nul ne peut nier aujourd’hui l’acuité du fait de l’inflation des prix que subissent les travailleurs et leurs familles, exprime bien l’opposition entre le capital que représente ce parti conservateur, néolibéral sur le plan économique, et le travail et le salaire qui lui est attaché que défendent les syndicats ouvriers. Cela est d’autant plus frappant que le droit de grève – on l’oublie trop souvent – est inhérent au droit de négociation collective, et que ce droit n’a rien d’un privilège. La grève est le dernier recours pour les travailleurs qui mettent en jeu leur moyen de vivre en risquant leur salaire faute d’obtenir de pouvoir négocier librement et sincèrement. Mais cela fait déjà plusieurs années que le droit de grève est contesté jusqu’au sein de l’OIT, et cela a été porté notamment par le représentant des employeurs britanniques. 


Et en France, le président de la république parle de la « fin de l’abondance et de l’insouciance »… le journal Les échos nous promet « du sang et des larmes » ; Le Monde cherche « une main de fer » pour régler les problèmes…

Le secrétaire général de la confédération FO, Frédéric Souillot, a bien répondu en illustrant son propos d’une corne de l’abondance vide pour ce qui concerne les salariés, mais sans doute bien pleine pour ce qui est des actionnaires et rentiers. Depuis la reprise nette de l’inflation, FO porte la nécessité de libérer la négociation collective en matière de salaires et n’a eu de cesse de contester le refus du gouvernement de donner l’impulsion nécessaire par l’augmentation conséquente du SMIC et de l’indice de base de la rémunération des fonctionnaires. Là encore, on a une illustration de l’opposition capital – travail. Dans le système capitaliste, le salaire se heurte au profit recherché par le propriétaire du capital. Pour lui, le travail est un coût, « le coût du travail » que nous opposent les gouvernements et les employeurs au nom de la compétitivité.

Or, le propriétaire du capital est, de moins en moins, le « patron » que l’on connaît, avec qui on peut aller discuter, négocier directement même si, parfois, c’est âpre. De plus en plus, ce sont les détenteurs du capital financier, anonyme, qui circule d’un placement boursier à un autre, le plus souvent sans rencontrer de contrôle, d’impôt ou de taxation, déconnecté de l’économie réelle et qui impose les restructurations, les délocalisations afin de maximiser la rentabilité actionnariale.

Nous, syndicalistes, le savons : le salaire comme contrepartie du travail ne résulte pas d’un simple calcul économique, d’experts économistes qui, au demeurant, le trouvent souvent trop cher. Le salaire dépend de la capacité du travailleur à faire valoir sa juste rémunération.

Il est le produit du rapport social, du rapport social dans l’entreprise, dans la branche, face aux employeurs, mais, dans ce rapport, il affronte, en dernier ressort, le capital financier.

Là est la raison du syndicalisme, de son caractère de classe.


Avec le Conseil National de Refondation, le gouvernement a une nouvelle fois cherché à nous associer à la « gouvernance ». Nos prédécesseurs, Robert Bothereau, André Bergeron, Alexandre Hébert, Pierre Lambert avaient su rassembler la quasi-totalité de la confédération pour dire NON au projet corporatiste gaulliste. Il semble bien que la base de ce gouvernement se rétrécit comme une peau de chagrin. Comment vois-tu la suite ?

Il y a eu là une opération de communication qui a fait pschitt comme aurait dit un des prédécesseurs du Président de la République. Nul n’a été dupe de l’opération de diversion visant après l’échec à obtenir une majorité absolue à l’Assemblée nationale à contourner à la fois le parlement et les organisations syndicales ou à tenter de les associer ou de les diluer dans une forme d’Union nationale injustifiée. Le dialogue social ce n’est pas un semblant de concertation qui n’a d’autre fin que de servir de caution ou d’associer le syndicat à une décision prise par avance. Nous l’avions réaffirmé clairement face au projet de système universel de retraite par points et lorsqu’est venu à nouveau l’objectif du recul de l’âge de la retraite porté par le président de la République.

La question de notre participation ou non à telle ou telle concertation a souvent fait l’objet de débats. C’est légitime. Cela a été le cas sur les retraites et, sous une autre forme, avec la crise sanitaire. 

Nous avons su éviter d’en faire une position dogmatique, parce que nous avons su éviter le double piège: celui de la chaise vide ou celui de l’accompagnement. 

Nous n’avons jamais déserté le terrain et, partout, chaque fois que nous le pouvons, nous portons nos analyses, positions et revendications, sous le contrôle de nos instances, en nous assurant de rendre compte de nos interventions afin que nous puissions en débattre et décider sereinement de la conduite à tenir.

Nous avions déjà clairement indiqué aux moments du grand débat et des conventions citoyennes que nous ne marcherions pas là-dedans, bien déterminé à préserver notre indépendance et liberté de comportement.

Mais pour cela il nous faut nous-mêmes être en capacité de peser et de représenter efficacement les salariés. Cela exige que nous renforcions nos implantations, le nombre de nos adhérents, nos résultats aux élections professionnelles. Le rapport de force nous impose d’être plus forts. Cela passe par le nombre. C’est tout l’enjeu de la nécessité de renforcer notre politique de développement. Nous devons aller au-devant et convaincre les travailleurs, femmes et hommes, jeunes, en apprentissage, en stage, en situation de précarité, à temps partiel, des petites et très petites entreprises, à domicile, isolés, demandeurs d’emplois, travailleurs de plateformes aujourd’hui, nous devons aller au-devant et convaincre ces travailleurs de prendre part au syndicat – non pas de suivre ou, pire de subir et se réfugier dans une vaine colère.


Et cette volonté de réactiver le Conseil de défense, tenu au secret-défense ?

Parce que nous sommes indéfectiblement attachés à la démocratie et à sa forme républicaine, nous ne pouvons pas ne pas être sensible à ce que d’aucuns qualifient de déficit ou sentiment de déficit démocratique. Plus de deux siècles après la révolution de 1789, le citoyen devrait être considéré comme adulte par ses représentants. Si le secret défense est lié à la nécessité de préserver les intérêts de la Nation vis-à-vis de groupes malveillants, il ne peut être dévoyé et élargi aux seules fins de protéger les décisions politiques pouvant être controversées quant à leurs effets économiques et sociaux. Car c’est ainsi que l’on accentue la défiance du citoyen vis-à-vis du politique. Plus une société est complexe plus il est nécessaire d’informer, d’expliquer – y compris en faisant part des raisons objectives d’incertitudes – et de faire confiance au débat démocratique (cela vaut pour chacun évidemment) – et plus il est nécessaire non pas de fondre ou confondre les rôles et responsabilités mais de reconnaître réciproquement les rôles et responsabilités de chacun, en l’occurrence des syndicats, plutôt que d’imposer des décisions dont les processus sont méconnus voire masqués et les fondements non avérés.


(Suite de l'interview dans le prochain numéro de L'OS n°732)